C’est pas qu’on s’ennuie...
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Emmanuel MONZON

2004

samedi 26 janvier 2008, par clf



Ce qui doit être vu
n’est pas nécessairement ce qui a été fait


Ce qui revient c’est le tracé du crayon.

Et le bleu.

Un grand motif crayonné sur un fond bleu.





Le regard est capté par la qualité mate des pigments déposés sur ce qui semble être un papier calque ; on perçoit la texture enchevêtrée des fibres de cellulose diversement teintées dans la masse.
Il est également saisi par les effets du crayonnage à la fois puéril et abouti.

Le processus d’agrandissement utilisé importe. Il magnifie une activité graphique appliquée. Pourtant l’effet granité perturbe. Il témoigne de l’usage d’un procédé de production industriel de l’image qui la met à distance et introduit l’effet d’une séduction critique.

Comment apprécier le geste pictural ? Pour certains peintres, ce geste veut se résumer dans le fait de déposer une matière sur un support : peindre est alors une activité matérialiste se révélant dans la rencontre réciproque de mouvements, de matières et de bruits. Peu importe le sujet ou l’intention, c’est le motif qui compte ― dans le sens de ce qui meut, de ce qui met en mouvement et dans ce qui se produit matériellement au sein de ce mouvement.



On imagine aisément Monzon, assis à la table de la cuisine, concentré sur un petit morceau de calque bleu, s’appliquant à reproduire le dessin d’une enseigne commerciale avec des crayons de couleurs, à partir d’un tirage photographique bon marché, indifférent aux bruits domestiques et aux va-et-vient des gamins dans la maison. Depuis le temps de l’école, les consignes restent finalement les mêmes : concentre-toi pour chercher la bonne tonalité, remplis les espaces et ne déborde pas.L’amplitude du mouvement est limité au geste machinal du poignet, au regard qui se relève pour apprécier l’image qui se fait et pour estimer l’ampleur de la tâche à accomplir. Cette amplitude concentre la besogne picturale initiale tout entière.



Pour Monzon, d’abord préoccupé par les problèmes de reproduction de signes familiers, on comprend que présenter ces petits formats tels quels serait fatal. Ils confineraient le regardeur dans l’appréciation d’un coloriage auquel on associerait le souvenir nostalgique du travail enfantin, sa fraîcheur mais aussi sa préciosité ; la proposition graphique contemporaine cheep par excellence mobilisant les conventionnelles appréciations esthétiques bobo des années 80 : oh ! comme c’est mignon, on dirait un dessin d’enfant, et ce bleu... quelle simplicité... quelle retenue... j’adoooooore.
D’où la nécessité d’agrandir. Parce que ce que ce qui doit être vu n’est pas nécessairement ce qui a été fait. D’ailleurs, qu’est-ce qui doit être vu ? Qu’est-ce qui est donné à voir ?



Phase 1 : Monzon circule en voiture et jette un regard distrait sur les zones d’activité qui bordent la route ; il prend des photographies de façades commerciales.

Phase 2 : à partir d’une photographie développée, Monzon sélectionne en tout ou partie la devanture du magasin et la reproduit sur un petit morceau de calque bleu. Au passage, vous l’observerez vous même, les principes graphiques des enseignes commerciales sont assez systématiquement repris pour animer plastiquement les façades des magasins. L’articulation des volumes architecturaux empilés sur les bords de route est alors ponctuée de grands symboles colorés qui rythment notre lecture flottante des paysages urbains. D’ailleurs, le positionnement familier des citadins dans l’espace de la ville est largement conditionné par leur repérage et leur usage. Ce qui de fait contribue à la formation des lieux-dits d’aujourd’hui puisque nous avons perdu le " première à droite après le calvaire et deuxième à gauche après le petit bois" pour "tu tournes à droite après Speedy et ensuite deuxième à gauche après Leclerc".

Phase 3 : Monzon commande une photographie professionnelle du dessin qu’il fait ensuite agrandir et reproduire sur un support aluminium plastifié et granité. Un procédé utilisé dans les salons commerciaux où l’on cherche à éviter les reflets sur les images.



Du coup, ce qui est donné à voir c’est, dans le même temps, un geste de désignation et de réappropriation picturale de quelques signes prégnants qui façonnent notre culture visuelle. Et parce que le support commercial le plus banal est volontairement magnifié par Monzon, notre lecture mobilise des registres d’appréciation disjoints qui façonnent une lecture esthétique paradoxalement cohérente et problématique. En effet, si tout est fait pour produire un objet séduisant, à la fois dans le traitement crayonné du sujet et dans le déploiement de procédés d’agrandissement industriels, la culture savante accepte toujours mal l’usage artistique des symboles les plus triviaux (la publicité, la consommation, les enseignes commerciales).

Monzon actualise ainsi cette position critique qui vise à penser les gestes de production et de réception esthétiques pour en faire des outils d’appréciation de notre environnement visuel : qu’est-ce que l’artiste donne à voir de notre monde et comment le spectateur le perçoit-il ?

Novembre 2004

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