Patricia d’Isola & Christophe Le François - Documentation - Archives
Accueil du site > 🔻 LE FRANÇOIS > ÉCRITS > • Christiane AINSLEY, entretien

• Christiane AINSLEY, entretien

samedi 29 février 2020, par clf

Christiane AINSLEY, peintre – Entretien, septembre 2019

http://ainsley.christiane.free.fr/CV.htm

Cet entretien a été conduit dans le cadre d’un échange numérique entre septembre 2019 et février 2020 pour préparer l’écriture d’un article au sujet de la double exposition.

Christophe Le François (en italiques dans le texte) : Si je comprends bien, l’accident qui a déclenché cette série des Berlingots [1] a attiré ton attention sur des effets de matière et de lumière dus à l’acrylique et au gel médium déposés « en masse » sur une peinture existante, Paysage 2003.

JPEG - 172 ko
Christiane Ainsley, Paysage 2003

Autour 2013, c’est le début de cette nouvelle recherche, mais ça fait longtemps que…

Voici presque le départ à retoucher les tableaux qui ne sortent pas de l’atelier. J’ai toujours fait cela, depuis les années 80
Alors celui-ci, il était à plat sur ma table de travail avec l’intention d’intervenir sans savoir vraiment comment.
Et là, l’accident s’est produit : l’acrylique + gel médium sur ma spatule sont tombés à un endroit sur le tableau. En voulant enlever l’amas indiscret, un flash sympathique à l’indésirable s’est produit.
J’ai juste un peu modifié pour éliminer un semblant de figuration, les gens voyait une forme de poisson.

• Tu peux dire en quelques mots ce qui t’intéresse plastiquement dans cette affaire ?

J’ai toujours essayé d’aller plus loin, c’est ce qu’on appelle la recherche. Je n’oublie pas, non plus, vouloir surprendre. J’aime me surprendre. Lorsque cet amas de gel et acrylique est tombé de ma spatule de maçonnerie, le contrôle disparaissait, c’était l’accident : ni choix d’emplacement, des couleurs, du mélange : vlan !
Arrêt sur le mouvement, j’ai décidé de laisser tel quel et réfléchir à ce que ça provoquait.
Je ne m’étais jamais permise l’absence total de contrôle et me suis donc aperçue que c’était ce que je désirais depuis toujours. Laisser la peinture se faire elle-même et qui pose la question : comment faire encore de la peinture.

• Est-ce que tu as poursuivi le style de la série qui a été impacté ?

Oui en poussant de plus en plus loin l’idée de diptyque : juxtaposition, superposition, couleurs, textures, matières de la peinture, contrôle, etc.

• Est-ce que tu développes en parallèle des séries différentes ?

Oui, depuis 2013, la céramique.
Fin 2018, encre de Chine sur papier torchon
Les 2 sur le thème de la nature morte
Je ne délaisse pas le paysage

• En supprimant le semblant de figuration (une forme de poisson dans le tableau initial modifié) tu t’inscris délibérément dans le champ de l’abstraction. En quoi la mise à distance de la figuration t’importe ?

Surtout moins de restrictions dans mon geste et plus de liberté dans la pensée pour risquer à s’évader davantage.
En changeant le sens de l’œuvre, le vase des années 80 est devenu le poisson pour redevenir est un vase dans sa position verticale.

• À quel-les artistes abstrait-es ferais-tu référence si une personne te demandait de parler de tes influences ?

Frank Stella : vu dans les années 70, sa part de risque m’impressionne encore : dimensions, matériaux, couleurs, gestuelle. Il se permettait tout.

Francis Bacon : oui oui, il est figuratif mais ses propositions libres des mouvements sont de pures abstractions. Grands aplats aux couleurs fortes, en confrontation avec les détails abstraits m’ont toujours amenée à le voir plus en peintre abstrait. L’ambivalence

• Depuis quand fais-tu de la peinture abstraite ?

Totalement abstraite... après ma série des paysages, en fait, il n’y a pas si longtemps ! Autour de 2004 ; quoique la fin des années 70, je tâtais l’abstraction géométrique…

• Quelles sont tes pratiques avant cette date ?

Je travaille mes tableaux par séries, thèmes :
1982 : chat
1986 : pot de fleurs
1990 : portrait de ma chienne Tina
1996 : la folle dans une poche
1998 : paysage

• Une demande de précision par rapport à cette question : est-ce que tu as poursuivi le style de la série qui a été impactée (paysage 2003) que je vais appeler peinture A (la peinture A qui a reçu le dépôt d’acrylique et de gel a été modifié en peinture B). Est-ce que le style de la peinture A (sans dépôt) a été maintenu par la suite ?

Ces temps-ci, je retravaille moins souvent sur les paysages. Mais ne délaisserai pas leurs transformations.
Il y a encore beaucoup de tableaux de la série A et de la série B.
Toutes ces modifications demandent une grande part de courage.
Quand on est en perpétuelle recherche, on est libre de papillonner ou vagabonder... selon l’idée qui surgit.

Oui maintenu avec l’évolution qui en découle. Je ne peux plus refaire mais faire

• Je crois me souvenir que c’est la rencontre avec Muraour qui a déclenché ton intérêt pour la céramique et un travail en collaboration. Ou bien avais-tu déjà une pratique en la matière ?

Effectivement, c’est une rencontre avec 2 céramistes qui m’a ouvert à cette pratique, mais Muraour a été LE déclencheur et cette collaboration qui s’est faite tout bonnement. Ni l’un ni l’autre aurait cru à ça. À Barjols j’ai beaucoup d’amis céramistes qui me disaient que je devrais faire de la céramique.

C’est Tristan Favre qui me demande pour exposer dans son atelier à Marseille une série céramique qu’il exécuterait lui-même. Pour des problèmes techniques, nous avons dû aller faire cuire des pièces chez Muraour.
Un jour il me suggère une façon de travailler pour remédier à quelques problèmes, et depuis nous travaillons ensemble. Par contre ce travail à 4 mains a commencé à lui faire un peu peur. Le céramiste potier ne se reconnaît pas ou plus ou veut tout simplement continuer son œuvre. Maintenant, dans ce tandem, nous séparons les œuvres que nous réalisons seuls. C’est peut-être mieux, mais ce jeu de devinettes à savoir qui a fait quoi m’amusait bien, ça ne nous empêchera pas d’y revenir.
Comme tous les étudiants aux écoles des beaux-arts, on a tâté la céramique et ce n’était vraiment pas pour moi. Je n’y prenais aucun plaisir, je ne suis pas une 3D. C’est bien pour dire...

• Dans les années 2002/10 tu avais déjà des pièces traitées avec beaucoup de pâte comme la série Ainfran, qu’est-ce qui les différencie de la série générée par l’accident dont il est question (hormis la collaboration avec John bien sûr) ?

Dans ces années paysages où j’apprenais la matière, je travaillais de la même manière, nonobstant la figuration. Même procédé, le gel apportait l’épaisseur à l’acrylique.
J’utilisais des gros pinceaux. Je ne travaillais pas le médium pour obtenir des transparences, c’est le changement.
À partir de 2006 environ, ma recherche a quelque peu dévié vers les jeux de transparences aussi bien obtenues par le support lui-même et les couleurs.
J’ai toujours habité les tranches du tableau, mais là, ils ont commencé à prendre plus d’importance. L’extérieur devient aussi l’œuvre ce qui en fait un point de départ à s’imaginer la suite. Je n’ai jamais su si j’y réussis !
Et ces tableaux (Instagram série 20x20) sont à leur tour devenus autres par les derniers ajouts qui les structurent.
Ils concilient mon désir de fluidité et de rigidité.

• De quelles influences ta peinture actuelle se nourrit-elle ?

J’essaye le plus possible de n’avoir aucune idée quand je commence mon travail. Disons que je me vide de tout, être à l’extérieur de moi-même. C’est comme si je ne voulais pas te dire qu’il y a une forme de méditation pour arriver à être témoin de toutes les émotions. Mais... il faut choisir et j’aimerais être au plus près du hasard. Je fais confiance à mon expérience de peintre qui m’a amenée là.
Il faut bien choisir des couleurs ou décider de ne pas en mettre !
Là où la matière s’est posée, le geste avec la spatule, le temps de séchage, je vois le tableau se faire par lui-même au fur et à mesure que le temps agisse.

• Établis-tu des liens avec d’autres modes d’expression comme la musique, la littérature, le cinéma… ?

La musique oui, les autres non.
La musique expérimentale pour n’avoir aucun repaire et quelquefois chercher un semblant d’inconnu et certainement l’inconfort.

• Et d’autres champs de savoirs comme les sciences, la philosophie, la technologie… ?

Oui, toujours inconsciemment. J’ai tout de même accepté le jeu lumineux de la lumière noire et les agissements du phosphore.
J’aime la pensée philosophique, tu sais que je ne suis pas du tout une intellectuelle...

• Et l’actualité ?

Ça non, mais j’ai souvent devancé, prémonitions, en travaillant toujours avec les catastrophes :
Série nature morte, c’était l’image du temps qui s’arrête juste au moment où la bombe tombe.
Série paysages : des intempéries, inondations etc. jusqu’à maintenant la pollution et les virus.

• Et le quotidien

Ah ça non ! Je n’y ai jamais songé... sais pas !

• Comment s’opère le choix du titre avec la pièce ?

Les titres n’ont rien à voir avec la pièce.
Ça rajoute au diptyque !
C’est une forme de narration, une pensée du jour, une réflexion, qui peut être poétique ou pas.
Des phrases que j’écris dans un sms, tout peut devenir un titre. Est-ce que ça rejoint la littérature ? Une idée pour aller plus loin, ailleurs, comme toujours…

• Tu peins délibérément avec des petits formats, pour quelle(s) raison(s) ? Aucune raison

Je peux très bien travailler un 300x300 cm comme un 10x10cm. J’utilise rarement de nouveaux châssis en ce moment vu que je récupère tous les tableaux qui sont à l’atelier.

Pour les derniers 20x20 cm, ils étaient tous des diptyques. Je les ai séparés. Peut-être que si ma situation financière était autre, le reste le serait ! Si je vendais plus, il y aurait moins de tableaux dans l’atelier.
Il y en a tellement, c’est presque décourageant !

J’apprends vraiment à peindre autrement.
Il me semble que je commence à peine à peindre.
Je me dis souvent ça…
Comment ferais-je après ? Quand il n’y aura plus de tableaux à retravailler.

• Quelle est pour toi la fonction de l’accrochage dans l’atelier ?

J’ai 2 espaces d’exposition chez moi, l’atelier et ce qu’on appellera la galerie (artmandat). Ces 2 lieux physiques donnent 2 différents points de vue à l’œuvre. Je n’aborderai que l’espace de l’atelier.

Il a plusieurs fonctions. Celle de pouvoir vivre avec l’œuvre et arriver à être en accord avec elle-même. Comme toute œuvre, dois-je la retravailler ou la laisser à ce stade ?
Mon mur a eu justement différents buts d’accrochage. Il fut cabinet de curiosité avec un amoncèlement de tableaux de toutes époques à ne plus y voir et depuis l’année dernière, il est devenu plutôt sérieux. Je veux recevoir l’impact de l’œuvre directement en dialogue avec elle et ainsi pouvoir créer des suites de diptyques. C’est toujours un work in progress, donc @suivre... Tout peut encore se métamorphoser tant que l’œuvre est dans l’atelier, c’est-à-dire pas vendue ! Par contre si une pièce a été exposée et publiée dans un catalogue, il est rare que j’y revienne, rare.
Ces derniers accrochages d’atelier sont en soi des expositions. Faut dire aussi qu’il y a beaucoup de passage dans mon atelier, beaucoup de monde voit les œuvres et à plusieurs reprises. Par contre je ne sais pas si tous les Airbnb s’y arrêtent pour regarder. Cette année j’ai vendu 2 berlingots à des couples d’américains !
Conclusion... ?

• Les expositions collectives ont-elles un impact sur ta pratique, est-ce que cela peut déclencher de nouvelles séries ?

Je ne suis pas certaine, mais évident que ça provoque ou questionne. Il est vrai que ça déclenche toujours quelque chose. Quel est justement ce quelque chose ? D’habitude une exposition vient après une période de production. Que se passe-t-il après ? Selon la réception des œuvres, on se positionne.

J’ai fait une autre expérience à Montreal : un Popup express ! Suivi d’une enchère Popup ! On se téléphone pour en discuter, trop long à écrire

• Est-ce que ces expositions collectives te confortent dans ta position d’artiste, de peintre ?

Bien sûr ! C’est essentiel car c’est aussi LA confrontation : j’aime / je n’aime pas.
Ce n’est pas moi, l’individu, mais le résultat d’une recherche qui est observée, analysée et critiquée.
Je suis confortée par les réactions qu’engendrent l’œuvre, la technique, les couleurs, la matière, etc.
J’ai besoin de ces observations qui viennent des autres pour évoluer. Et confrontée aussi car très peu comprise ici, ma peinture bien sûr, pas moi et encore que... (sourire) Toutes ces incompréhensions me confortent pour créer.

Est-ce que la célébrité peut altérer les pratiques ? Pourra ou pourrait altérer ma pratique ?

• Si je reviens sur l’exposition « Ceci n’est pas de l’art auversois - Hommage à Daubigny » qui ouvrait la saison culturelle, en même temps que d’autres événements patrimoniaux, elle voulait affirmer la présence contemporaine dans un contexte où les pratiques conventionnelles ont une bonne place. Est-ce que cela t’a intéressée, gênée, est-ce que tu as adhéré ou bien est-ce que tu es indifférente… ?

Tout le contraire de l’indifférence. C’est encore une provocation cette confrontation, un jeu. Justement repositionner la pratique conventionnelle. Doit-on arrêter de peindre parce que les nouvelles technologies s’implantent et qu’on est bon peintre ??? Sourire…
J’adhère à 100% comme la tache orange dans le tableau !
Je n’avais pas fait la corrélation, et effectivement, ce tableau répondait particulièrement bien au thème.
Encore plus est qu’il existait avant votre expo ainsi que « suny sunshine honeymoon ».

Documents diffusés lors de l’exposition "Ceci n’est pas de l’art auversois - Hommage à Charles François Daubigny" auquel à participer Christiane Ainsley.

PDF - 171.4 ko
Dossier pour la presse
PDF - 114.6 ko
Informations pour les cisiteurs

#ChristianeAinsley #Entretien #Berlingot


SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0